CHAPITRE IV
La veille de Noël, Thierrois, le porteur d’enfants, se trouvait faubourg Saint-Antoine pour prendre livraison de deux enfants arrivant de Reims, et il se souvint de cette remise de location de fiacres où il s’était promis de se renseigner. Le cocher inconnu qui lui avait confié ce nourrisson richement vêtu dans sa crèche de prix y louait son étrange fiacre. Disposant de son temps, il pénétra chez le loueur, longea les écuries où attendaient plusieurs dizaines de chevaux, rejoignit une cour où étaient entreposées les voitures. Deux jeunes valets d’écurie changeaient la roue d’un cabriolet en plaisantant et il leur parla du fameux fiacre. Les deux garçons échangèrent un clin d’œil, que Thierrois traduisit sur-le-champ en sortant de son gousset une pièce de vingt sous. Il la fit sauter dans sa main.
— Nous avons trois fiacres, dit le plus grand des deux. L’un est en location longue durée, les deux autres sont dans la cour d’à côté, rue de la Forge-Royale.
Il alla voir les deux fiacres, mais aucun ne ressemblait à celui de la fameuse nuit. Certainement le troisième en longue location. Il préféra ne pas retourner vers ces valets trop prompts à lui soutirer son argent. Dans les bureaux de la compagnie, il étudia un peu son monde tout en ayant l’air de lire les tarifs de location, repéra le vieil employé qui paraissait sommeiller près d’un gros poêle alors qu’il lisait une gaudriole. Thierrois s’en approcha sans bruit et, lorsqu’il fut devant son pupitre, toussa fortement. Le vieillard sursauta, se leva à demi, regarda le visiteur avec un effroi qui céda vite la place au mécontentement d’avoir été arraché à sa lecture.
— Mon bourgeois m’envoie pour une location mais je ne sais quelle voiture choisir. De plus, je n’ai pas déjeuné ce matin et je cherche un café pas trop cher où l’on me donnerait beaucoup pour peu. Et je me suis dit : voilà l’homme qui connaît tout cela.
— Pour les voitures passe encore, mais pour le manger voyez plus loin. À moins de quinze sous vous ne trouverez rien de bon dans le faubourg.
— J’ai cinq francs pour mon midi. Si vous m’accompagnez, on mangera cette pièce à nous deux et on parlera voiture ensuite. Mon maître est exigeant.
Méfiant, le vieil employé le regarda par-dessus ses « conserves », ces lunettes achetées n’importe où et qui n’amélioraient guère la vue.
— Vous invitez souvent les inconnus ?
— Si grâce à vous je trouve la bonne voiture, je gagnerai plus que le prix de cette invitation et, comme ensuite je reviendrai souvent pour d’autres locations, je préfère que vous m’ayez à la bonne.
Le vieillard, conquis, abandonna son pupitre pour le mener dans une sorte de gargote fréquentée par les ébénistes. Il évita de s’attarder dans la première salle, poussa jusqu’à la troisième et dernière donnant sur un jardin. On leur servit un gros morceau de bouilli, en attendant la volaille qui tournait dans une immense cheminée. Une vieille édentée arrosait les broches avec une si longue cuillère qu’elle rappelait le diable répandant la graisse brûlante sur les damnés. Le vin arrivait dans de lourdes cruches qu’ensuite un garçon chauve mesurait avec une jauge de bois, calculant la quantité bue.
— Votre affaire serait le fiacre de grande remise, mais hélas il est sorti depuis un sacré bout de temps et ne sera pas libre de sitôt. Le bourgeois ne le ramène pas chaque soir, car il possède, dit-il, une écurie pour loger le cheval et le nourrir. Nous n’aimons guère cela car les pratiques lésinent sur le fourrage, l’avoine et le bouchonnement. Les bêtes nous reviennent malades et en meurent parfois. Mais, dans le cas présent, rien de tel. Régulièrement ce bourgeois passe nous montrer le bon état de l’animal et pour qu’on le ferre de neuf. Cela lui coûte un louis chaque jour et il ferait mieux d’avoir son équipage. Avec moins de cinq cents francs par mois il aurait un cabriolet pour l’été et un coupé pour la mauvaise saison.
— Comment explique-t-il cette dépense abusive ?
— Que du jour au lendemain il pourrait être contraint de quitter Paris et qu’il n’aurait pas l’embarras d’un équipage à revendre. Il a laissé deux mille francs de caution.
— Et si mon maître avait de quoi lui faire renoncer à sa location ? Dites-moi où il loge et…
— Voilà qui ne peut se faire. Seul le patron connaît son adresse et ne l’a même pas inscrite sur le livre. Le bourgeois a dû payer pour qu’il s’en abstienne. Voulez-vous que je vous dise ? ce pékin à mon avis fait des courses illicites. À coups de dix francs, il suffit de deux pour couvrir la location et le reste est bénéfice. Il y a plus de fausses voitures de place qu’on n’imagine, surtout la nuit. Les cochers enregistrés préfèrent dormir si la journée a été bonne.
— Tant pis, dit Thierrois, versant du vin sans y regarder. Votre bourgeois revient souvent ?
— Je vous parie qu’après-demain vers trois, quatre heures il sera chez nous. La fois d’avant, au bruit j’ai repéré un fer qui n’allait pas durer plus de trois jours. J’ai l’oreille. Je peux lui parler de votre proposition ?
— Je dois, avant, en toucher deux mots à mon bourgeois.
— Écoutez, dit le vieillard que le vin rendait bavard. Vous paraissez être un brave homme, aussi je ne vous recommande pas cette voiture. Il y a quelque temps, il a fallu réparer la roue de droite. C’est moi que ça regarde pour la facture. Une « jambe » était fendue.
La voix du bonhomme tremblait d’émotion. Le charron avait changé le rayon et lui avait gardé l’ancien pour justifier la dépense.
— Le lendemain, chuchota-t-il avec des regards circonspects, un sergent de ville est venu chez nous examiner nos fiacres, mais le patron n’a pas jugé bon de lui parler de celui en question. On a su qu’un riche rentier avait été renversé la veille. Un certain Maletère, rue Joubert. Aussi je vous déconseille de prendre la voiture. La police recherche le cocher, a déjà vérifié toutes les voitures de place.
— Et vous n’en avez rien dit à votre maître ?
— Me croyez-vous stupide ? Aller confier ses soupçons à l’encontre d’un bourgeois qui paye un louis chaque jour ? Et me retrouver chassé sans la moindre paie ?
— Votre client, il vient toujours seul ?
— Souvent accompagné de son neveu, un joli garçon avec un regard qui vous transperce.
Le lendemain de Noël, Thierrois faisait le pied de grue depuis deux heures, faubourg Saint-Antoine, lorsque le fiacre en question pénétra dans la cour de la remise. Il alluma sa pipe, la fuma assis sur une borne. Il avait vérifié les racontars du vieil employé. Un certain Maletère, riche rentier considéré, avait été renversé par un fiacre. Une roue lui avait fait éclater la tête et on avait retrouvé des esquilles de bois sur le pavé.
Lorsque le fiacre réapparut, il était prêt. Si au début il dut suivre en courant le petit trot du cheval, les embarras habituels du centre lui permirent de marcher tranquillement en suivant des yeux la voiture. Ainsi il traversa la Seine, le carrefour de l’Odéon. Profitant d’un encombrement, il s’était rapproché pour détailler le visage du cocher, mais un grand col de houppelande le dissimulait ainsi qu’un chapeau en poil de taupe descendant jusqu’aux oreilles.
Rue de Vaugirard, le fiacre pénétra sous un grand porche à droite. Thierrois tapota sa pipe au talon de sa botte et, l’air d’un promeneur musardant, s’approcha. Il connaissait cette grande maison qui s’élevait au fond d’une cour de belles dimensions, une pension de famille tenue par un certain Geoffroy, ancien prêtre assermenté sous la Révolution et qui en avait gardé des principes rigides de vertu. Il ne recevait que des hommes, se méfiait des trop jeunes. On disait de la pension Geoffroy qu’elle était la meilleure de Paris, qu’on y disposait de beaux appartements et d’un service attentif. La nourriture y était excellente, mais il pouvait en coûter jusqu’à mille francs par mois d’y loger. Du moins dans les étages nobles, les prix décroissant pour les autres niveaux. En échange de cette somme on pouvait exiger un bain chaud à tout instant, ce qui était le comble du luxe à l’anglaise.
Thierrois jugea imprudent de pénétrer sous le porche pour l’instant, préféra aller boire un verre de vin chaud au cabaret le plus proche. Personne ne put le renseigner sur la pension Geoffroy, tous les clients réclamant le silence absolu pour jouer aux dames, aux échecs et aux cartes. Il préférait le vacarme de chez la mère Bachelin. La nuit venue, les réverbères n’étant pas encore allumés, il se faufila dans la cour de la pension, se dirigea vers les écuries où deux valets recousaient un harnais à la lueur d’une lampe à huile. Thierrois put caresser la croupe des animaux jusqu’à ce qu’il en trouve une de glacée. Celle d’un cheval ayant passé la journée dans le froid du dehors. La voiture était encore dans la cour. Il put s’en approcher, s’accroupit pour examiner la roue de droite. La jambe neuve avait été patinée, vieillie artificiellement, mais sur les deux rais voisins il sentit sous son doigt de légers renflements. Il en gratta deux, les glissa dans son carnet de reçus fourni par les Enfants Assistés. Il finit par se glisser à l’intérieur de la voiture. Il avait fouillé en vain sous les coussins lorsqu’il entendit des voix qui approchaient et reconnut avec effroi celle du cocher de l’autre nuit :
— Qu’on attelle mon cheval, nous sortons.